Les grandes organisations internationales comme l'UNICEF et l'OIT prônent l'abolition du travail des enfants, en raison des risques que suppose le fait de travailler à un âge qui doit être consacré à l'école et aux activités ludiques. Cependant, qu'en disent les principaux intéressées, c’est-à-dire les enfants travailleurs ?

Pendant deux ans, en effet, des éducateurs ont donné la parole à des groupes d'enfants travailleurs, qui ont pu ainsi témoigner de leurs conditions de vie (2). Et le résultat de ce dialogue ne va pas dans le sens de ce qui est prôné par les organisations internationales et de nombreuses ONG..

Lorsqu'on leur donne la parole, le problème apparaît sous un autre jour. Ils disent vouloir travailler. Ils vont même jusqu'à affirmer que « Si on nous interdit de travailler, on remet en cause nos droits (3)». En effet, par leur effort, ils contribuent à leur subsistance et à celle de leur famille. Ils se construisent aussi : « Si nous ne travaillions pas, nous serions analphabètes, nous n'aurions pas de vêtements, nous serions dans la misère et morts de faim ». L'école, payante, est au-dessus des moyens de beaucoup de familles.

Ainsi, « l'enfant ne travaille pas, il rend service à la famille » explique Sebastiana Olivares, qui cuisine des tortillas que son fils va vendre dans les quartiers qui jouxtent sa maison. Celui-ci, Mario, 8 ans, a abandonné l'école pour pouvoir réaliser plusieurs trajets dans la journée et vendre ainsi un maximum de tortillas. « Mario allait à l'école, dit sa mère, mais il n'a pas voulu continuer car cela lui demandait beaucoup d'effort et les professeurs le frappaient lorsqu'il ne faisait pas ses devoirs ». Près de trois enfants sur dix sont en dehors du système scolaire au Nicaragua.

Par ailleurs, et bien que ce ne soit pas le cas dans la ville, le travail des enfants à la campagne est fortement enraciné dans la culture paysanne. L'enfant s'initie ainsi aux travaux des champs et acquiert sa place dans la communauté villageoise. On lui donne
parfois un lopin de terre pour qu'il puisse y planter sa propre récolte. Le travail des enfants, dans la mesure où il s'agit d'un acte de survie ou d'un acte coutumier, trouve ainsi son sens.

À la campagne, les enfants travaillent 10 à 14 heures par jour, et mettent sans cesse en péril leur santé par l'utilisation de pesticides et de matériel inadapté à leur taille. À la ville, ils sont vendeurs ambulants, même le soir. Soumis à la maltraitance des adultes qui les paient ainsi qu'à celle de leurs parents, aux abus sexuels, au regard méprisant de la société, à des horaires excessifs et irréguliers, les enfants travailleurs du Nicaragua sont conscients de la gravité de leur situation.


« Oui au travail, non à l'exploitation ». Ainsi, cette phrase fut le slogan du III rassemblement du Mouvement des enfants travailleurs du Nicaragua, les NATRAS, en 1995. Les NATRAS pensent en effet que la solution à leur exploitation n'est pas dans l'interdiction du travail pour les enfants. Puisqu'ils ne peuvent faire autrement que de travailler, pour assurer leur subsistance, ils veulent que leur activité soit réglementée. Ils revendiquent une reconnaissance sociale et un code du travail similaire à celui qui protège
les adultes. Car comme le dit un des enfants concernés, qu'est-ce qui fait que le travail n'est pas considéré comme dangereux pour les adultes? Le fait qu'ils sont adultes, ou les lois qui les protègent de l'exploitation?


Les enfants travailleurs du Nicaragua « rêvent d'un monde où les jeux, les études et le travail puissent être compatibles 4», d'un monde où leurs droits seraient respectés. À quand un monde sans pauvreté?

Inès Vicario


Petits cireurs de chaussures (photo Sylvaine Remy)