Arrivés en bus jusqu’à Rivas, puis en taxi à San Jorge, nous embarquons dans le ferry qui doit nous amener à Moyogalpa. Le ferry avance lentement dans l’immensité du lac Cocibolca que les conquérants espagnols appelèrent « el mar dulce ». Au loin on aperçoit l’île. Cette lente approche des imposants volcans est magique.

Le volcan Concepcion s’élève à 1 610 m et le Madera à 1 394 m. Le premier a connu 8 éruptions, la première en 1880 et la dernière en 1957. Il est encore en activité. L’éruption connue du Madera date d’il y a 800 ans. Les noms des volcans ont changé plusieurs fois au cours de l’histoire. Les premières ethnies nommaient le Concepcion Choncoteciguate , frère de la lune. Le nom d’origine du Madera est Coatlan , lieu du soleil.

Le nom Ometepe signifie « deux collines » en nahuatl. Les migrations du Nord, les Olmecas, Toltecas, Nahuas, Mayas et Aztèques et les Chibchas et les Tiwanacos venant du Sud ont peuplé cette région depuis plus de 10 000 ans avant notre ère. Ometepe la plus grande île d’eau douce au monde abrite environ 45 000 habitants.

Les peuples d’origine avaient une multitude de dieux et de déesses: Les dieux créateurs – les dieux des lacs et des lagunes, ceux des montagnes, du soleil, du feu, Des déesses de la lune, de la terre, de la fertilité, etc. Avec l’arrivée des Espagnols, ils se changeaient en saints ! Ixchel et Tecuciztecatl, les déesses de la lune, devenaient la Vierge Marie, Tonatiu, le dieu du soleil, fut remplacé par le Christ ressuscité, Chacmol, le messager des dieux se convertit en archange Gabriel et Huehuecoyotl, le dieu du feu se fit Satan.

La population, dans la partie du volcan Concepcion, est en majorité métisse, les groupes indigènes se rencontrent dans la partie du volcan Madera. Beaucoup de toponymes témoignent du passé des nahuas. Dans son livre « L’inconnu sur la terre »J.M.G. Le Clezio parle de la musique des langues. « Et puis les deux langues les plus belles, sans doute, les plus mystérieuses, où la phrase la plus insignifiante, quand vous l’entendez, vous enveloppe et vous fait frissonner comme si elle apportait toute la profondeur de l’existence, toute la connaissance, la musique : le portugais et le nahuatl. Et Carlos Mantica, dans son livre « Le parler nicaraguayen » dit : la langue nahuatl est tellement puissante et le Nicaraguayen d’aujourd’hui parle réellement en nahuatl en utilisant les mots castillans. Et en effet, je suis si souvent subjuguée par le son des voix de beaucoup de Nicaraguayens – pas tous bien sûr – que je les écoute comme de la musique.

Le débarquement au port de Moyogalpa fut un peu périlleux. Les pluies des derniers mois étaient tellement abondantes que le niveau du lac (170 Km sur 15km) a monté de 2m. Abel Vargas, notre ami peintre qui nous accompagnait, n’avait jamais vu cela depuis sa naissance, il y a 50 ans. Un ami d’Abel, chauffeur de taxi, nous permit de visiter une partie de l’île. Nous nous arrêtons dans la galérie de son frère aîné Carlos. Il était en train de peindre une très grande toile, mais fait également des miniatures d’une grande finesse.

Prochaine étape : le « charco verde », cet endroit entouré de légendes. Nous n’avons pu voir la lagune enchantée, le chemin étant inondé. Tout l’aménagement touristique n’existait pas lors de mon dernier passage. Maintenant s’y trouvent un restaurant, des logements touristiques, des pancartes. Le tourisme se développe avec sa contrepartie : les terres deviennent inaccessibles aux habitants de l’île. Après le repas, nous continuons notre route à Altagracia où près des deux églises se trouvent quelques vestiges de ce passé détruit par la colonisation.



En 2000, le gouvernement du Nicaragua eut l’accord de la municipalité d’Altagracia pour prêter des idoles au Musée du Quai Branly, mais les habitants s’y opposèrent. Ils ne voulaient pas, une fois de plus, être dépouillés du peu de trésors qui leur restaient de leurs ancêtres. Rigoberto Navarro Genie, archéologue nicaraguayen, a fait une thèse à la Sorbonne sur cette thématique et ,antérieurement, une étude sur les pétroglyphes de l’île. Le Nicaragua est sans doute l’un des pays où il y a eu le plus de destructions par les conquérants espagnols, mais à mon humble avis le pays aussi, où il reste beaucoup à découvrir. Mais la mise à sac archéologique continue. Tout récemment, en octobre 2004, le Nuevo Diario relate qu’un énorme trafic de pièces archéologiques à destination de Barcelone est exécuté par des médecins d’une ONG espagnole . L’une des plus belles urnes funéraires est apparue à Lausanne, provenant de Barcelone.. Nous avons pu voir quelques-unes de ces magnifiques urnes, ainsi que des poteries polychromes dans le petit musée d’Altagracia. C’est un musée très modeste qui n’existe que grâce à l’effort de quelques personnes comme le professeur Manuel Hamilton Silva Monge. Là, on voit que le Nicaragua reste un pays pauvre, économiquement mais non culturellement. Une partie de ce petit musée est dédiée à l’écologie avec un premier recensement de 80 espèces d’oiseaux. Au loin, nous entendons les tambours qui se préparent pour la traditionnelle fête avec le « baile del Zompopo » (les « zompopos » sont ces grosses fourmis qui dévorent tout sur leur passage.) Nous avons vu cette danse au CDI où les enfants ont donné une représentation pour nous.

Ometepe, c’est aussi la rencontre avec les gens. Le chauffeur de taxi qui est également musicien et qui nous a raconté son expérience de combattant dans les montagnes. Salvador Guillén,le peintre, musicien, qui travaille pour « Gallo mas Gallo », une chaîne d’élecro-ménager et qui nous dit deux de ses poèmes. Et surtout, la sœur d’Abel. Une sympathie réciproque a fait que nous nous sentions comme chez nous. La mère de 93 ans, presque sourde, pleine de tendresse qui cuisine, chasse les poules en train de picorer le riz étendu sur un plastique devant la maison. Brèves rencontres qui prolongent notre séjour sur l’île. Ce séjour a réellement créé de vrais liens d’amitié avec Abel. Il n’était pas retourné sur l’île depuis plusieurs semaines et a constaté les dégâts causés par la montée des eaux. Toute une partie du terrain s’est affaissée, un arbre a des racines à l’air. Le petit ranchito, d’où il aime regarder avec ses jumelles les rives d’en face ou le passage d’un ferry se trouve maintenant au bord du précipice. J’ai bien aimé la façon dont il s’occupe tout de suite des plantes, enlève les branches mortes des palmiers, explique qu’il a planté des « quiquisque » à cause de la beauté des feuilles. Cette harmonie avec la nature se retrouve dans ses tableaux d’un réalisme magique. En fin d’après-midi, nous sommes assis sous le ranchito. Quel calme ! Quel contraste avec la bruyante capitale. Le soleil décline, se couche, mais la splendeur reste encore longtemps dans le ciel. Après, la nuit recouvre la terre, une nuit douce, les étoiles en haut, les lucioles en bas.

Ce temps trop bref ne nous a pas permis de voir les pétroglyphes qui se trouvent près du volcan Madera, mais qui deviennent présents par le livre de l’ami archéologue Rigoberto Navarro. Nous sommes à table, Abel me tend le portable et j’entends : « Bonjour, comment allez-vous ? », en français. C’était lui qui téléphonait d’une autre île « Corn Island », l’île du maïs, où il entreprend de nouvelles recherches. Il y a encore beaucoup de travail pour les archéologues. Le souvenir de Corn Island ressurgit avec les couleurs de l’eau allant du turquoise au bleu violet, et les plages de sable. À Ometepe, les plages ont disparu, elles réapparaîtront sans doute au fil de la saison sèche. Nous nous sommes baignés dans cette eau douce, le lendemain, à la Punta de la Paloma ou Punta Jesus Maria. Je nage en direction du Volcan Concepcion qui se montre dans toute sa majesté, coupé en deux par une ceinture de nuages. Sur le chemin du retour, des oiseaux de toutes les couleurs s’enfuient à notre passage. Un dernier succulent repas et il est grand temps d’attraper le ferry. À Managua, nous avons rendez-vous avec des peintres primitivistes.