J.C Le Nicaragua et le Front Sandiniste sont un thème compliqué pour la gauche européenne… Quelles sont les principales difficultés de cette gauche pour apprécier le développement politique du Nicaragua ?

Grisby : « la gauche, principalement l’Européenne et celle de l’hémisphère nord, n’a pas réussi à dépasser la défaite du FSLN en 1990 et elle est restée ancrée dans cette décennie. 20 ans après, elle souhaite que tout redevienne comme avant….. Mais 20 années ont passé et le Nicaragua a beaucoup changé – généralement en mal – comme le reste du monde…. Aujourd’hui au Nicaragua 60% de la population n ‘a pas vécu la révolution, 75% de la population n’a pas connu la dictature. » Ce ne sont donc plus des références pour la grande majorité….. À ceci s’ajoute l’influence du néolibéralisme, de son idéologie, et des médias sur le comportement des citoyens. Et l’immense majorité, même appauvrie, ne réussit pas à s’organiser pour affronter le système et conquérir ses droits. Ils cherchent plutôt une solution individuelle. Il y a 30 ans, la jeunesse sortit dans la rue, prit les armes et contribua à la chute de la dictature…. Nous aimerions avoir le même niveau d’organisation sociale que celui de la Bolivie.

J.C. De l’extérieur, il y a plusieurs critiques, aussi bien en ce qui concerne les tactiques du FSLN que les limitations de son actuelle proposition.

Grisby : …….. Je peux être d’accord ou non avec la façon d’agir du FSLN, mais avant tout il faut prendre en compte la réalité du pays. « La priorité pour ce Nicaragua d’aujourd’hui n’est pas la conquête des libertés démocratiques (que nous avons déjà), non plus la construction d’un nouvel Etat (que nous avons même s’il est déformé par le néolibéralisme), non plus la construction d’une armée ou d’une police. La priorité aujourd’hui est la faim des gens, la faim dans tout le sens du mot : faim de nourriture, de santé, de savoir, etc. » On reproche à Daniel Ortega de mener une politique d’assistance avec le « bon productif » pour les petits paysans et de clientélisme. Mais ce sont surtout ceux qui ont leurs trois repas assurés qui font ces critiques. Des milliers de Nicaraguayens sont obligés d’émigrer. Dans les années 90 beaucoup de ceux qui ont eu une formation pendant la révolution ont perdu leurs emplois à cause de leurs engagements politiques et se virent obligé d’émigrer. C’est donc facile de parler de clientélisme quand les sandinistes furent victimes de cette exclusion pendant les 17 années de gouvernements néo-libéraux. Un autre thème est le discours religieux dans le discours officiel du Front sandiniste. « Un ami, Toni Solo, me donna une explication très simple ; Pendant toutes ces années, les gens se sentaient très seuls : pauvres, affamés et seuls. La seule chose dans laquelle ils pouvaient se réfugier, ce fut Dieu » Et les paroisses prêchèrent la patience,la résignation, l’espoir d’un petit miracle. Aux yeux de ceux qui ont réussi leur existence, ceci signifie ignorance, retard culturel etc. Des études sociologiques ont montré que pour 96% des Nicaraguayens, c’est Dieu qui compte le plus. Donc si on veut communiquer avec un peuple appauvri, cela implique, parmi d’autres choses,de parler de Dieu. Mais ceci n’excuse pas que ,parfois, le président Ortega et Rosario Murillo aient exagéré.

J.C. Pour beaucoup la révolution de 1979 fut une révolution perdue. Tu a évoqué la démocratie, un état non-somociste et une armée souveraine. C’était cela les résultats de la révolution ? Grisby retrace alors tout le processus historique de la lutte à commencer par Benjamin Zeledon et Sandino. Puis « Le 19 juillet 1979, le FSLN avait trois grandes tâches : La conquête des libertés, résoudre la contradiction nation-Etats-Unis et le problème de la pauvreté au Nicaragua. »

Le Front sandiniste s’est attaqué à ces trois objectifs. Jusqu’au moment où le président Ortega vient de nouveau au pouvoir en 2007, seule la conquête des libertés , incluant la fondation d’un nouvel état avec son armée et la police, l’armature institutionnelle et le sens d’appartenance à une nation avait été préservée

Restèrent les deux autres taches. Le Nicaragua avait conquis l’indépendance à l’égard des Etats-Unis, mais les gouvernements capitalistes de la décennie 1990-2000 renoncèrent volontairement à elle. Ils remirent le pays en termes politiques et économiques aux intérêts nord-américains et européens

J.C. Mais ils n’ont pas pu contrôler totalement l’armée et la police….

Grisby : …..parce qu’il y a eu une résistance de la part des syndicats, des travailleurs, des paysans, et c’est Daniel qui s’est mis à la tête et a gagné l’autorité au sein du sandinisme, ce qui explique en partie son rôle de dirigeant. Mais les gouvernements ont fait des contre-réformes importantes……. Si le FSLN n’avait pas gagné les élections le processus de privatisation aurait culminé avec une police complètement corrompue. Il y a encore des problèmes mais beaucoup moins qu’il y a 2 ou 3 ans... Et la même chose se serait passée avec l’armée. La pénétration des services secrets nord-américains et du Comando Sur des Etats-Unis dans la formation des cadres, les contenus etc furent très importants. Et il en reste des traces car l’accord pour envoyer tous les ans un groupe d’officiers à l’Ecole des Amériques reste en vigueur... Donc le gouvernement du FSLN doit restaurer l’indépendance, la souveraineté nationale et résoudre le problème de la pauvreté.

J.C. Cela veut dire aux yeux de la gauche européenne que des taches comme la socialisation de l’économie etc. seront à faire plus tard…

Grisby : ……..Les amis de la gauche européenne oublient que le socialisme ne peut pas se décréter et ne dépend pas de la seule volonté politique. Cela dépend, entre autres choses, du développement des forces productives……….. Ce qu’il y a maintenant, c’est un gouvernement qui fait des œuvres et il n’y a pas d’instrument politique qui accompagne la résolution de problèmes pour que les gens prennent conscience.

J.C. La gauche européenne voit aussi qu’à l’intérieur du Front Sandiniste il y a différentes classes sociales ce qui donne à l’organisation une dynamique particulière

Grisby : …. La gauche européenne oublie que pour faire tomber la dictature, le FSLN avait fait une alliance large…………………. À la fin des années 80 ce seront surtout les secteurs de classes moyennes et bourgeois qui se séparent du FSLN. Alors, ce seront des ex-ministres, ambassadeurs et dirigeants qui fondent le MRS. Mais le FSLN reste un parti de plusieurs classes sociales….. « Je pense que le leadership unique qu’exerce Daniel Ortega à l’intérieur du FSLN est d’un côté sa principale force, mais devient aussi un frein au développement qualitatif du débat interne de l’organisation pour obtenir une direction collective du travail. C’est la conséquence de ce qui s’est passé avant dans le Front Sandiniste. En 1997, le Front choisit l’un des deux chemins, celui de la réforme de l’Etat et d’occuper des positions dans l’Etat afin de créer les conditions pour gagner le pouvoir politique dans les élections, au lieu de prendre le chemin de la résistance populaire,

Mais en prenant le chemin du pacte avec le PLC il a sacrifié la nature du FSLN, celle d’être un parti de débats, d’analyse, de prise de conscience collective. Et de fait cela a causé un malaise dans la base sandiniste, parmi les personnes les plus loyales et d’éloigner la base sandiniste de la militance.

J.C. Est-ce qu’il y avait une autre sortie à ce moment-là ?

Grisby : Je pense que oui et j’aurais aimé que le FSLN arrive au pouvoir par d’autres moyens « Mais dans le gouvernement qui s’est formé le 10 janvier 2007 il y a des nouveaux cadres du sandinisme, beaucoup d’entre eux liés aux luttes populaires et ils font tout ce qui possible dans les conditions politiques et sociales difficiles du pays et prenant en compte que la corrélation des forces dans l’Assemblée Nationale est défavorable. » De mon point de vue le gouvernement à commis une erreur avec la question de l’avortement thérapeutique, mais il attend sûrement le moment propice pour la corriger. Mais il réalise des politiques nettement en faveur des classes populaires et c’est pour cela que nous avons pris le pouvoir : que la population vive bien. « J’interprète cette période du gouvernement comme une transition pour établir des bases sociales et favoriser ainsi les conditions pour acquérir une conscience politique et donner un saut qualitatif pendant cette période ou la prochaine. La principale action du FSLN pendant ces cinq années est l’action du gouvernement. Si nous gouvernons bien, nous aurons de meilleures possibilités pour avancer dans la conscience, dans l’organisation populaire et la société. Sinon nous disparaissons en termes historiques…. » Il faut gouverner sans provoquer des ruptures, ni avec les Etats-Unis, ni avec l’oligarchie, ni avec les églises pour ne pas se trouver dans de graves conflits ou l’isolement. Un équilibre difficile.

J.C. Est-ce que ce changement aurait pu se faire sans les événement au Venezuela ou en Bolivie ?

Grisby : … On aurait peut-être gagné les élections, mais sans l’aide de l’ALBA le gouvernement n’aurait pu obtenir les résultats, tels que la solution des problèmes énergétiques , d’éducation et de santé.

J.C. Le gouvernement sandiniste veut trouver son indépendance énergétique pour 2014. N’est-ce pas un niveau d’ambition énorme ?

Grisby :…. L’objectif formulé en 2007 et annoncé en 2008 est le suivant. Il y a des investissements étrangers dans les secteurs hydroélectrique, géothermique et éolienne. Il paraît que le projet avance bien…

J.C. aborde le thème de la globalisation et de l’ALBA

Grisby : Peut-être le principal défi que doivent affronter les gouvernements de l’ALBA et des partis au pouvoir dans ces pays est que les gens s’approprient le projet de l’ALBA, ce qui n’est pas encore le cas dans aucun pays sauf peut-être à Cuba…

J.C. demande ce qu’il pense du futur du Nicaragua

Grisby :….. ce qui me paraît important est que la jeunesse trouve sa place dans le FSLN parce que dans 10 ans ce seront eux qui assumeront la direction. Il faut éviter que les jeunes s’en aillent.Il faut au contraire qu’ils s’approprient l’idée de Nation. Il faut que nous réussissons que les nouvelles générations qui n’ont connu ni la révolution, ni le somozisme s’intègrent au sandinisme ou au modèle socialiste car le capitalisme n’est pas une solution. Ma conclusion est que nous sommes sur le bon chemin. La population a plus d’accès à l’éducation et à la santé qu’il y a 30 mois. Nous avons résolu le problème énergétique et avançons dans le développement de l’agriculture et de la pêche. Et surtout, nous ne sommes pas isolés.

Dernière heure Nous avions terminé la rédaction de cette lettre lors que deux évènements importants ont eu lieu en Amérique Centrale. - le coup d’Etat au Honduras, pays frontalier avec le Nicaragua et - le suicide du maire de Managua

Ces deux évènements auront des conséquences et nous y reviendrons dans notre prochaine édition. Pour aujourd’hui, nous nous contentons de les évoquer brièvement pour ceux qui n’en auraient pas eu connaissance.

HONDURAS Le vendredi 26 juin le président Manuel Zelaya est enlevé par des militaires et amené à l’aéroport à destination du Costa Rica. Manuel Zelaya, élu en novembre 2005 comme candidat du Parti libéral (droite) pour un mandat de quatre ans, créait la surprise en signant en août 2008 l’adhésion de son pays à l’ALBA. Il obtint que cette adhésion soit ratifiée par le Congrès National (Parlement) en raison de l’attrait du pétrole à bas prix, mais ce dernier émis des réserves pour que le Honduras ne soit impliqué ni idéologiquement ni militairement. Le 29 novembre 2009 ont lieu les élections générales, Manuel Zelaya ne peut pas légalement se représenter car la Constitution hondurienne interdit expressément à un ancien président d’être réélu et même d’être candidat. Pour réformer la Constitution, il serait nécessaire d’obtenir la majorité des 2/3 des députés et l’interdiction de la réélection du président n’est pas au nombre des dispositions pouvant être modifiées de cette manière. Or, Manuel Zelaya souhaite que son pays reste dans l’ALBA et la seule manière d’y parvenir est qu’il reste à la tête du pays. Pour cela il faut réformer la Constitution. Il proposa donc qu’en plus des élections présidentielle, législatives et municipales du 29 novembre 2009, il y ait aussi une quatrième urne pour la création d’une assemblée constituante et il convoqua - malgré l’opposition de la Cour Suprême de Justice, du Parquet de la République et du Parlement - les électeurs le dimanche 28 juin pour leur demander leur accord. Mais le chef d’état-major des forces armées, sollicité pour mobiliser ses troupes afin d’organiser le référendum du 28 juin 2009, refusa. Face à cette insubordination caractérisée, Manuel Zelaya le destitua mais la Cour suprême le rétablit aussitôt dans ces fonctions. Il avait donc un conflit ouvert entre l’armée, en position insurrectionnelle et le président légitime, c’est-à-dire qu’on était en présence d’un coup d’Etat. Ce coup d’Etat, rappelant des événements de sinistre mémoire en Amérique Latine, ne pouvait rester sans réponse. Il fut donc dénoncé par l’ensemble de la communauté internationale, notamment par l’ONU et par l’OEA (Organisation des Etats Américains) Cependant, dans le pays aussi la population n’accepte pas ce coup d’Etat. De violents affrontements ont lieu dans la capitale. Au fur et à mesure des jours et des heures, on voit l’accentuation de la répression contre les leaders populaires. Certains sont obligés de se cacher. Les militaires cherchent aussi à faire taire les médias alternatifs et populaires.

NICARAGUA Le 1ier juillet, le maire de Managua, Alexis Argüello, 57 ans, s’est suicidé dans son domicile. Il avait été élu maire lors des dernières élections municipales le 9 novembre 2008 ,si dénoncées par l’opposition. Le gouvernement a décrété trois jours de deuil. Argüello était une des plus grandes figures de la boxe au niveau mondial. Issu d’un milieu modeste, il était très aimé par la population.