Entretien avec Eva ACEVEDO – PASQUIER, Directrice de l’INTA

Entretien avec Eva ACEVEDO – PASQUIER, Directrice de l’INTA Instituto Nicaragüense de Tecnología Agropecuaria Institut Nicaraguayen de Technologie Agricole Eva ACEVEDO-PASQUIER est venue en France au moment des vacances de Noël pour rencontrer son fils étudiant à Grenoble, ce qui nous a permis, avec Renaud METEREAU, étudiant, lui aussi, en master d’économie et souhaitant ensuite faire une thèse sur la sécurité alimentaire, de l’interroger sur l’institution qu’elle dirige et son rôle dans l’agriculture du pays. Qui est Eva ACEVEDO-PASQUIER ?

Eva est ingénieure en agronomie ayant dû - comme sa sœur Maria - mener à bien ses études supérieures sans appui familial puisque ses parents étaient alors disparus l’un après l’autre. Après la révolution sandiniste de 1979, elle a occupé divers postes dans plusieurs ministères, dont celui de la santé. Lorsque les sandinistes ont perdu le pouvoir en 1990, malgré le fait que ses opinions soient bien connues, ses qualités professionnelles et personnelles ont fait qu’on a continué à faire appel à elle pour des postes de responsabilité ; elle a ainsi dirigé le FDR, Fondo de Desarrollo Rural, ou Fonds de développement rural. Après le retour de Daniel ORTEGA comme chef de l’Etat début 2008, on lui a confié la direction de l’IDR, Instituto de Desarrollo Rural dont la principale mission fut de recréer un système viable de financement de l’agriculture. Depuis quelques mois, on l’a appelé pour diriger l’INTA. Origine de l’INTA Il fut créé par une loi de mars 1993, à partir du constat que le secteur agricole est la principale activité économique du pays (et que le Nicaragua est aussi le principal fournisseur en aliments de l’Amérique Centrale) et que sa compétitivité sur les marchés internationaux dépend directement de son développement technologique. C’est un organisme décentralisé du pouvoir exécutif, avec une autonomie technique, administrative et fonctionnelle, de caractère scientifique et technique, dont l’objectif est de créer des technologies et de les transférer aux petits et moyens agriculteurs avec une utilisation rationnelle et soutenable des ressources naturelles et la participation effective des bénéficiaires. Il est dirigé par un conseil avec un président et 4 représentants du secteur public ainsi que 4 représentants du secteur privé. Son siège est à Managua avec des directions et des centres d’expérimentation dans chaque région du pays. L’INTA est en charge des programmes nationaux : • de gestion et de conservation des sols et de l’eau • de contrôle des épidémies et des ravageurs • des grains de base : riz, maïs, haricots, soja • de développement des pâturages • de diversification des productions

L’INTA est membre du SPAR : secteur public agricole rural comprenant également : • le MAGFOR : ministère de l’agriculture et des forêts • le MARENA : ministère de l’environnement et des ressources naturelles • l’INAFOR : institut national forestier • l’IDR : institut de développement rural • le FCR : fonds de crédit rural • l’ENABAS : entreprise nicaraguayenne des aliments de base • la FUNICA : fondation pour le développement technologique de l’agriculture et de la forêt au Nicaragua, regroupant en son sein, outre le MAGFOR, les syndicats d’agriculteurs

L’INTA coopère avec : • les universités du pays – départements d’écologie, agronomie, biologie, économie et administration - du secteur public comme du secteur privé, y compris l’université autonome de la Côte Atlantique. Il accueille en son sein des étudiants faisant leur stage pratique et poursuivant des recherches comme par exemple, à l’époque récente, sur le caoutchouc et le cacao • les collectivités locales : elle a des actions de coopération avec 125 des 153 « municipios » que compte le Nicaragua • le SICTA : le système d’intégration de l’Amérique Centrale pour les technologies agricoles (comprenant, outre le Nicaragua, Belize, Costa Rica, El Salvador, Guatemala, Honduras et Panama) • le CATIE, centre de recherche en agriculture tropicale , Costa Rica • la JICA : coopération publique japonaise • la IICA : l’institut interaméricain de coopération pour l’agriculture • la FAO : organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture et notamment à travers son centre de recherche en agriculture tropicale ayant son siège à Cali en Colombie • la COSUDE : coopération publique suisse.

Pour son action, et grâce aussi à ses coopérations, l’INTA a pu obtenir des financements extérieurs :

• prêt de la Banque Mondiale et du FIDA (fonds international de développement agricole) 28 millions de dollars pour la période 2005-2009 au bénéfice de 50.400 agriculteurs • donation du fonds commun de la Suisse, de la Finlande, de la Norvège, de la Suède et du Danemark : 8.400.000 dollars pour la période de 2006 à 2009 au bénéfice de 45.000 petits et moyens producteurs • donation du Canada pour la période 2005 à 2012 : 2.440.000 dollars pour deux régions Nueva Segovia et région centre • donation du Japon pour l’agriculture soutenable pour la période 2005 à 2012 : 2.500.000 dollars pour 2 régions : centre nord du pays et Pacifique.

L’INTA compte 700 collaborateurs travaillant au siège, au centre de recherche de Managua et dans 6 centres régionaux. Parmi ses champs de recherche, on peut signaler : • l’amélioration des semences des grains de base du Nicaragua : o riz : génération de nouvelles variétés o maïs, aliment essentiel du Nicaragua : génération de nouvelles variétés et d’hybrides o sorgho : cultivé dans les zones sèches comme alternative au maïs, pour l’alimentation humaine et animale ; utilisé également dans l’industrie et la pharmacie et pour ses sous-produits (fibres pour les balais) o haricots rouges et noirs : recherche de variétés résistantes à la sécheresse pour les zones montagneuses et les maladies • l’amélioration des oléagineux : o coton : il fut l’une des grandes cultures d’exportation du Nicaragua puis progressivement sa culture s’est réduite. Le développement de l’industrie textile au Nicaragua (maquillas) lui donne une nouvelle opportunité. On recherche ainsi des variétés produisant des fibres longues et grosses mais pouvant être cultivées sans dommage pour l’environnement et les ressources en eau (ce qui ne fut le principal problème autrefois) o sésame : utilisé pour produire des huiles non saturées, pour l’industrie pharmaceutique et cosmétique o soja : important pour l’alimentation humaine et animale et la production d’huiles : recherche de nouvelles variétés pouvant être cultivées sans dommage pour le milieu naturel o arachide : solution aux problèmes phytosanitaires • les tubercules : o yuca ou manioc, très riche en amidon o patate douce, o pommes de terre o chou caraïbe ou oreille d’éléphant (grande tubercule apparenté à l’arum ressemblant à l’igname), originaire de la région et également très développé à Cuba et dans les Antilles • le café : recherche de plants de haute qualité – pour les marchés de « niches » peu sensibles aux variations du cours mondial - exigeant le minimum d’intrants mais plutôt des engrais organiques • le cacao : lutte biologique contre un champignon, le mionalis, augmentation de la qualité, méthodes adéquates de récolte et de conservation • tomates, oignons et poivrons : production de nouvelles variétés • noix de coco sur la côte caraïbe : lutte contre les maladies • production animale (la viande bovine est une grande ressource d’exportation) : production d’aliments pour la saison sèche et lutte contre la déforestation à la frontière agricole, recherche sur certains arbres susceptibles de fournir des protéines

Après ces données sur l’INTA, voici ce qu’on peut retenir de notre entretien avec Eva ACEVEDO-PASQUIER

Le Nicaragua est le second pays le plus pauvre du continent américain après Haïti et il est, par ailleurs, très sensible aux événements climatiques (en 2009, la sécheresse a fait perdre jusqu’à 60 % des récoltes, en 2010, c’est l’excès de pluie – des pluies presque aussi abondantes que durant l’ouragan Mitch de 1998 – qui a causé d’important dommages). C’est bien pour faire face à cette réalité - et prendre donc une part active dans l’accomplissement des Objectifs du Millénaire - que son gouvernement a fait de la lutte contre la pauvreté l’axe principal de sa politique.

Pour autant, le Nicaragua entend rester maître de son destin et donc de l’élaboration de sa politique. Il a ainsi publié en mai 2009 le document « Politique de sécurité et souveraineté alimentaire depuis le secteur public agricole et rural » afin que les aliments deviennent disponibles et accessibles sans interruption, que toutes les personnes aient des connaissances suffisantes pour s’alimenter correctement et bénéficient également de conditions sanitaires requises avec de l’eau potable et un assainissement de base.

C’est donc seulement sur la base de cette politique que le Nicaragua recherche des financements extérieurs et qu’il prend position sur les propositions – et les fortes pressions - qu’on lui fait de l’extérieur. C’est pour cela qu’il fait des recherches sur l’amélioration des semences ou la création d’hybrides à travers de l’INTA mais qu’il refuse – contrairement à d’autres pays comme l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay – l’introduction des semences génétiquement modifiées et des pesticides correspondants.

Le programme « Hambre cero » que nous décrivons par ailleurs est l’un des axes principaux de cette politique.

Le développement des connaissances et des technologies agricoles par l’INTA, comme membre du SPAR, est un autre de ces axes.

Au Nicaragua, la conviction est de plus en plus forte que seuls sont viables une gestion écologique des ressources naturelles et la conscience du bien commun, ce que l’on peut résumer par le respect de la «Madre Tierra »

C’est pour cela que, sur le plan social, l’INTA travaille au maximum avec les communautés rurales en créant des banques communautaires de semences, en promouvant les engrais et les insecticides organiques, et en développant aussi les jardins potagers scolaires et communautaires avec l’appui des « municipios ».

À travers les SYAL , systèmes agricoles localisés, un accent particulier est mis sur les zones sèches du pays, les plus vulnérables entre toutes.

Mais on rencontre aussi beaucoup de problèmes alimentaires en ville, et c’est pour cela qu’on promeut là aussi les jardins communautaires, tendant ainsi à développer une « agriculture urbaine » et l’auto production.

Au Nicaragua on est également très attentif à la « chaine de valeur », c’est à dire qu’on s’attache à comprendre comment se répartit la « valeur ajoutée » par le travail fourni depuis celui qui sème, entretien et récolte (ou élève l’animal) jusqu’au consommateur final en passant par celui qui transporte, transforme et distribue, sans oublier l’Etat qui prélève l’impôt sur la consommation. L’enjeu est que celui qui est au début de la chaine, le paysan, reçoive une part plus grande pour mieux se nourrir et se développer.

À noter enfin le mouvement coopératif en grand développement au Nicaragua depuis la « loi générale sur les coopératives de 2004, laquelle est tout à fait conforme à la grande tradition internationale des coopératives et de l’économie sociale et solidaire. La politique de sécurité et souveraineté alimentaire du Nicaragua, à la fois, s’appuie sur ce mouvement et contribue à le renforcer. De nombreuses coopératives se sont créées récemment dans la plupart des « municipios » et forment des groupements - également sous forme coopérative - ainsi qu’une fédération nationale, cette dernière devenant un interlocuteur privilégié du SPAR.

Merci à Eva pour cet échange et à Renaud pour son appui !