Avant de se rendre à la conférence, Javier a tenu à rendre visite à ses amis de longue date (depuis 1985) Ruth et Joseph Mougel de l’association « INTI Solidarité Nicaragua » créée en 1992 et c’est ce qui a permis cette rencontre à laquelle une quinzaine de personnes ont assisté
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Dans la mesure où elle en lien direct avec l’histoire récente de son pays et l’expérience de toute une génération, Javier commence par quelques éléments saillants de sa propre biographie. Il est né en 1958 à Bonanza ville du versant atlantique du pays ou son père était employé dans une mine d’or. À cette époque, il n’y avait pas de route carrossable pour rejoindre Managua la capitale et pour y faire des études Javier a dû s’y rendre en avion. En 1979 il a 21 ans, et c’est l’année qui, après une longue lutte et de nombreuses victimes, voit le triomphe de l’insurrection directement inspirée de Augusto César Sandino (surnommé « le général des hommes libres » à la tête d’une guérilla pour la libération de son pays à partir de 1927 avant d’être assassiné en 1934) sur le dictateur Anastasio Somoza héritier d’une dynastie née en 1936.

Il faut dire que la famille Somoza et ses alliés détenaient plus de 1.500 propriétés soit près de 20 % des terres agricoles du pays et une fortune supérieure à 300 millions de dollars tandis qu’un pourcentage élevé de la population vivait dans des conditions de pauvreté extrême. Aussi une des toutes premières initiatives du nouveau pouvoir fut, sous l’impulsion de Fernando Cardenal son ministre de l’éducation, de lancer en 1980 une grande croisade de l’alphabétisation et Javier fut l’un des 100.000 jeunes ayant reçu une éducation secondaire qui, pendant 5 mois, ont été chargés de cette tâche dans les endroits les plus reculés du pays. 1.000.000 d’adultes, soit plus du quart de la population, en ont bénéficié. Javier dit à présent que cette expérience lui a fait découvrir la réalité de la vie des paysans et a décidé de tout son engagement futur.

De retour à Managua, Javier a été instituteur dans une école primaire pendant 2 ans, puis est entré au CIERA, le centre d’études de la réforme agraire. En 1985, il obtient une bourse du gouvernement français pour étudier pendant un an l’agronomie à l’INRA à Paris, ce qu’il lui a permis de connaître la Savoie dans le cadre d’un stage pratique de 3 semaines chez un fermier de Tamié livrant du lait au monastère.

Il a repris sa mission au CIERA jusqu’en février 1990, date à laquelle le gouvernement sandiniste dirigé par Daniel Ortega a perdu les élections et a été remplacé par un gouvernement d’orientation néolibérale qui a opéré une réduction drastique de tous les moyens d’éducation et de politique publique mis en place durant la décennie précédente. Les animateurs du CIERA ont alors décidé de mettre tout en œuvre pour poursuivre d’une autre manière l’œuvre de réforme agraire et ont créé une ONG, le CIPRES (Centre de recherches et de promotion pour le développement rural et social). Grâce au prestige de son président, Orlando Nuñez, docteur en sociologie de la Sorbonne, le CIPRES a pu obtenir les financements dont il avait besoin de la part de plusieurs pays européens : Autriche, Espagne, Suède, Norvège.

Au long des années, il a pu acquérir des compétences diversifiées en botanique (semences), agronomie, économie, transformation (notamment pour le café, les noix de cajou et le cacao) commercialisation, écologie et agro écologie, ce avec l’appui de spécialistes internationaux du développement (notamment français) et des organismes intergouvernementaux comme la FAO et son centre d’agriculture tropicale de Cali en Colombie.

Après le terrible ouragan Mitch d’octobre 1998, il a mis à disposition tous ses moyens pour pallier ses conséquences pour un grand nombre de petits paysans et leur permettre de rebondir au lieu d’être obligés pour survivre d’émigrer vers le Costa Rica ou les USA. De petits moyens à l’échelle française : attribution d’une vache devant faire veau, d’une truie, d’un lot de poules avec leur alimentation, installation et production individuelle de biogaz, fonds d’un microcrédit. À noter que, suivant une des préoccupations principales de la révolution de 1979, à savoir l’égalité entre les hommes et les femmes, ces moyens ont été mis au nom de la femme parce qu’elle a un plus grand sens des responsabilités.

Le CIPRES a ainsi accru son expérience et ses méthodes ont servi de matrice à la nouvelle politique agricole en faveur des agriculteurs familiaux après le retour de Daniel Ortega à la présidence de la République en 2007 : bono productivo (bon productif), usura cero (microcrédit sans taux usuraire) par exemple.

Pensant avoir accompli sa mission, le CIPRES se tourne désormais vers le développement du mouvement coopératif paysan à travers, notamment, de la FECODESA dont Javier est le président.

Il faut savoir que s’il existe des grandes plantations destinées essentiellement à l’exportation : dans le domaine de la canne à sucre (y compris pour les agrocarburants), du café, de la banane ou de l’alimentation pour le bétail (entreprise Cargill), ce sont les agriculteurs familiaux qui détiennent et fournissent l’essentiel des ressources : ils détiennent 69 % des terres arables, génèrent 79 % des emplois, produisent 79 % des « grains de base » (maïs, riz et haricots rouges) constituant la base de l’alimentation.

Mais, à présent comment le Nicaragua se situe-t-il par rapport à la problématique du changement climatique ? Tout d’abord avec ses 129.500 km2 (France métropolitaine : 547.000 km2), ses 5.908.000 habitants (France 66.554.000) dont 29,3 % de moins de 15 ans (France 18,6 %), l’importance de ses ressources provenant des envois des émigrés (1.135 millions de $), son PIB par habitant de 4.500 $ en parité de pouvoir d’achat (France : 35.700 $), la part de sa population employée dans l’agriculture de 28 % (France 3 %), il demeure le pays le plus pauvre du continent américain après Haïti. Ensuite depuis 30 ans, il a été observé une augmentation de la température de 0,2 à 1,6 % au nord et dans la zone Pacifique, une réduction des précipitations de 6 % à 10 % et un accroissement sensible du nombre et de la puissance destructive des ouragans (Juana 1982 ; Mitch 1998, Felix 2007, Ida 2009). Il demande donc à être reconnu comme un pays hautement vulnérable.

En contrepartie il est peu producteur de gaz à effet de serre : 0,72 tonnes de CO2 par habitant (France : 5,60 tonnes par habitant, ce alors que ce dernier chiffre est probablement sous-estimé pour ne pas tenir compte de l’importation de produits autrefois fabriqués en France).

Le Nicaragua réclame donc que la COP 21 fixe à 1,5° la limite absolue de l’augmentation de la température de la planète d’ici 2050, mais qu’on ne doit imposer aucun engagement aux pays en développement comme condition pour que les pays développés accomplissent les leurs. Tout nouvel accord doit reposer sur la responsabilité partagée mais différenciée. La COP 21 doit imposer au bénéfice des pays en développement des mesures pour le transfert de technologies et le financement, ce dernier, notamment destiné au « Fonds d’Adaptation de la Convention », devant intervenir le plus tôt possible.

Pour sa part, le Nicaragua se dispose à modifier son « mix énergétique » de telle sorte que dans un futur proche, il soit composé de 80 % d’énergie renouvelable et de 20 % provenant des hydrocarbures. Il fut l’un des premiers pays du continent américain à donner une réelle autonomie à des régions habitées essentiellement par des peuples indigènes (RAAN et RAAS, régions autonomes de l’Atlantique Nord et Sud). Il s’apprête à conférer des propriétés communautaires à des groupes indigènes (Misquitos, Mayangnas et Sumos) dont la superficie atteindra celle de l’Etat voisin du Salvador.

En outre le Nicaragua développera sa politique de création et de protection d’aires forestières avec des mesures strictes pour empêcher la pénétration, les coupes de bois non autorisées et la protection des espèces animales et végétales. Un corps spécial de l’armée du Nicaragua est créé à cet effet. Sera poursuivie la mise en place de différentes pratiques d’adaptation et agroécologiques.

Ses collègues du Honduras et du Guatemala venus en même temps que lui à la COP 21 et Javier soutiennent tant auprès de leurs gouvernements que de l’ensemble de la société que le mouvement coopératif est la solution pour défendre une agriculture familiale véritablement soutenable.

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