Le Honduras sur la voie de l'apaisement ? Selon l'AFP, les représentants du gouvernement putschiste et ceux de Manuel Zelaya, président renversé par un coup d'Etat le 28 juin, ont annoncé mardi 13 octobre avoir aplani "90 %" des points litigieux entre les deux parties et commencé à discuter du problème central : l'éventuel retour au pouvoir de Zelaya. Il s'agit peut-être la dernière étape d'une violente crise qui secoue depuis près de quatre mois ce pays d'Amérique centrale de 7 millions d'habitants. Crise qui s'est déroulée en très grande partie loin des caméras françaises : selon nos décomptes, seules France 2 et France 3 y ont consacré un sujet, le jour du coup d'Etat, le 28 juin... Et depuis, rien. Pas un seul reportage dans les trois principaux 20 heures.

Les événements au Honduras sont donc pour le moins sous-médiatisés. Mais sont-il bien couverts par ceux qui leur accordent une petite partie de leur attention ? Selon nombre de billets et de commentaires, sur nos forums et ailleurs, la réponse est non. Une thèse que le fondateur du Parti de gauche Jean-Luc Mélenchon a d'ailleurs martelée sur notre plateau. Et il n'a pas totalement tort. Zelaya voulait briguer un second mandat : faux

Pourquoi Zelaya a-t-il été renversé par l'armée, "à la demande de la Cour suprême" hondurienne, comme le rappellent la plupart des articles traitant du putsch du 28 juin ? Parce qu'il voulait organiser, contre l'avis de la Cour, organiser un référendum lui permettant de modifier la Constitution et lui permettre de briguer un second mandat. C'est du moins ce qui ressort des premières dépêches AFP.



Dans une première, reprise par LePoint.fr, l'agence explique que le 28 juin, Zelaya souhaitait mener "une consultation populaire organisée par le chef de l'Etat, malgré l'opposition de l'armée, du Parlement et de la Cour suprême, qui avait jugé ce scrutin illégal" : "M. Zelaya, élu en 2006 pour un mandat de quatre ans non renouvelable, avait convoqué les électeurs pour ouvrir la voie à une révision de la Constitution qui lui permettrait de briguer un deuxième mandat le 29 novembre", jour des élections municipales, législatives et présidentielle. Une deuxième dépêche, relayée sur LeMonde.fr, confirme que la"consultation populaire" devait "lui permettre de se présenter pour un second mandat".

Et pourtant, ces affirmations sont inexactes : "Ceci est totalement faux (ou faussé par de singuliers raccourcis)", s'insurge Acrimed dès le 8 juillet. Et le site détaille.

Alors que le vote est obligatoire au Honduras, cette consultation du 28 juin facultative, que Zelaya souhaitait en effet oragniser contre l'avis de la Cour suprême, ne portait pas directement sur un deuxième mandat du Président. Elle demandait d'approuver ou de refuser l'organisation, le 29 novembre, en plus des élections, d'un autre vote concernant la convocation d'une Assemblée constituante, qui aurait alors modifié la Constitution. Ce vote aurait eu lieu le même jour que l'élection présidentielle, et Zelaya lui-même n'aurait donc pas pu briguer immédiatement un second mandat. Le 28 juin, dans une interview au quotidien espagnol El Pais, signalée par Acrimed, le président du Honduras donnait d'ailleurs sa "parole" qu'il ne souhaitait pas "rompre l'ordre constitutionnel" : "J'arrêterai mon mandat le 27 janvier 2010. C'est ce que je vais faire. Mais je vais laisser derrière moi un processus d'ouverture pour la démocratie et pour l'économie et je vais ouvrir la possibilité qu'un président soit réélu dans le futur. Bien que je ne sais pas si je serai disponible."

Dans libération, pas un mot sur la politique de zelaya

Voilà pour l'erreur de l'AFP. Fin septembre, l'agence aura su trouver une tournure de phrase plus prudente : "Manuel Zelaya avait été renversé le 28 juin par un coup d'Etat condamné par la communauté internationale, alors qu'il voulait organiser contre l'avis de la Cour suprême une consultation populaire pour permettre la réélection du chef de l'Etat, actuellement interdite par la Constitution hondurienne."

Mais sur internet, la majeure partie des critiques ne se concentrent pas sur l'AFP. La cible de choix de ceux qui s'intéressent au Honduras, par exemple Alterinfos.org ou Politis, c'est Libération. Dès le 30 juin, le quotidien présente dans son titre Zelaya comme un "putsch au crime", jugeant qu'il "avait scellé son sort en violant la Constitution". Sous la plume du journaliste Gérard Thomas, Libé pose une question étrange : "Y a-t-il eu un véritable coup d'Etat militaire au Honduras?" Car si la destitution du président "a effectivement l'odeur des golpe («coup d'Etat») d'antan", il souligne que "l'armée s'est bien gardée de réprimer les partisans du régime en place" et que "les militaires ont immédiatement remis le pouvoir aux civils", en l'occurence Roberto Micheletti, président du Congrès. L'article poursuit en indiquant que "Manuel Zelaya a incontestablement joué avec le feu" avec son projet de consultation populaire. Pour Libération, l'affaire est entendue : Zelaya s'apprêtait à marcher dans les traces d'Hugo Chavez, le président vénézuelien, dont le journal, souvent sous la plume de Gérard Thomas, juge qu'il penche de plus en plus vers l'autocratie. "Grand propriétaire terrien élu sur un programme politique très ancré à droite, Manuel Zelaya a peu à peu découvert les vertus d'un néopopulisme socialisant édicté par son homologue vénézuélien, Hugo Chávez", écrit Libé le 30 juin. En affirmant qu'il n'avait "pas convaincu", mais sans préciser qui. Le 6 juillet, le journal rappelle que Zelaya est un "homme de droite qui a dérivé vers un populisme nationaliste inspiré du modèle autocratique de Hugo Chávez". Chavez qui l'aurait "converti" "à coups de pétrodollars", est-il précisé le 3 octobre.

Mais encore ? Comment s'est manifesté cette conversion d'un homme de droite aux thèses de Chavez ? Libé ne l'explique pas. Contrairement au Monde diplomatique du mois d'août, qui résume : "Venu du centre droit (Parti libéral), il a rompu avec les élites politico-économiques qui règnent sur le pays; augmenté le salaire minimum de 60%; adhéré à l'Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), rejoignant ainsi le camp - Bolivie, Cuba, Equateur, Venezuela, etc. - qui prône la rupture avec le néolibéralisme."

L' auteur de l'article, Maurice Lemoine, détaille sur internet : "Elu en novembre 2005, avec une faible majorité, sous la bannière du Parti libéral (conservateur), l'un des deux partis traditionnels de l'oligarchie hondurienne, il a, contrairement aux présidents précédents, mis un terme à l'alliance inconditionnelle du Honduras avec les Etats-Unis. (...) Déçu par l'indifférence de Washington face à ses appels à l'aide répétés, il a resserré les relations politiques et commerciales avec Cuba, le Venezuela, la Bolivie, bien peu en cour auprès de l'administration de M.George W. Bush. Après avoir affilié le Honduras à l'accord Petrocaribe (une initiative du président Chávez qui permet aux pays de la région d'amortir les prix du pétrole), il a rejoint l'Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA) et le clan des «radicaux» en août 2008."

Les "chavistes" attaquent ? On l'aura compris, le débat se cristallise autour du président vénézuelien : Le Monde diplo est favorable à Chavez, et donc à Zelaya. Et Libé, hostile au premier, ne doit pas se sentir beaucoup d'affinités avec le second. Interrogé par @si, Gérard Thomas, le journaliste de Libération, n'est pas loin de confirmer : "L'agitation a propos des articles de Libération sur internet vient d'une petite cinquantaine de personnes, qui sont des militants de la cause chaviste, et qui spamment les forums. Nous essayons de faire l'information la plus journalistique possible, sans prendre parti, et je suis ravi qu'internet et les forums existent pour ceux qui nous critiquent." Il refuse néanmoins de discuter en détail des reproches qui lui sont adressés.



Ceux qui critiquent Libé lui reprochent de prendre parti pour les putschistes, en vertu d'une vision politique. C'est le cas de Sébastien Fontenelle, blogueur hébergé par le site de l'hebdomadaire marqué à gauche Politis. Le 4 octobre, il s'en prend à un article du 3 octobre, signé par la correspondante au Brésil de Libé, qui affirme que le président brésilien Lula est dans une posture difficile à cause de son homologue du Honduras. Le 28 juin, Zelaya avait été expulsé vers le Costa Rica. Depuis son retour surprise et clandestin, le 21 septembre, il est retranché dans l'ambassade du Brésil, assiégée par l'armée, à Tegucigalpa, la capitale hondurienne. Pour Libé, Lula a été piégé. Selon un "analyste" brésilien, il donne l'asile au chef d'un "gouvernement rebelle" et la situation lui échappe.

La preuve ? "Les cinquante partisans de Zelaya qui ont trouvé refuge avec lui dans l'ambassade ont pris le contrôle des lieux. Un journaliste du quotidien de São Paulo Folha a ainsi dû se soumettre à un contrôle de passeport effectué par un militant encagoulé à la porte de l'ambassade de son propre pays... Et n'a été autorisé à entrer qu'après intervention du chargé d'affaires, le seul diplomate brésilien présent."

Voilà qui fait rire, jaune, Fontenelle. "Tu avoueras, écrit-il, que c'est là une violence nettement supérieure à celle des soldats hors-la-loi qui, la nuit, remplissent leurs camions de citoyen(ne)s ensanglanté(e)s - et dont la correspondante de Libé, la tenant manifestement pour négligeable, préfère ne pas (du tout) parler."

Car il est vrai que dans les articles de ses journalistes, Libé néglige singulièrement d'évoquer les violences dont sont accusés les putschistes.

Libé presque muet sur les exactions Le 25 septembre, Le Monde mentionnait la mort d'un homme de 65 ans, qui "aurait été touché alors qu'il profitait d'une suspension du couvre-feu pour faire des provisions" et citait l'ONG Human Rights Watch, qui dénonce la mort d'un jeune homme, victime de la police à San Pedro Sula. L'article indique aussi que "d'après M. Zelaya, la répression aurait fait plus de dix morts parmi ses partisans, depuis les premiers affrontements avec les forces de l'ordre".

Le 22 septembre déjà, la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH) dénonçait de "graves violations des droits de l'Homme commises de façon généralisée et systématique par les plus hautes autorités de facto du Honduras depuis le coup d'État" : "Parmi ces violations figurent des milliers d'arrestation arbitraires, la persécution systématique de la presse indépendante, des exécutions extrajudiciaires, des traitements inhumains et dégradants, des actes de tortures physique et psychologique, des menaces de mort, des déportations ou des expulsions illégales, des actes de persécution à l'encontre d'étrangers, notamment des nicaraguayens et des fonctionnaires, députés, maires, juges et procureurs qui se sont opposés au coup d'État."

Et de ces multiples exactions, que dit Libé ? Rien ou presque. Tout juste le 23 septembre parle-t-il d'"environ 4 000 partisans de Zelaya, groupés autour de l'ambassade" et "dispersés par la police et l'armée, qui ont fait usage de matraques et de grenades lacrymogènes". Sur le site du journal, on trouve bien le signalement d'un décès dans les rangs des partisans de Zelaya, à la frontière entre le Nicaragua et le Honduras, mais il s'agit d'une dépêche AFP.

Le silence du quotidien est tout aussi curieux sur la question de la liberté d'expression. Le 28 septembre, le gouvernement de Micheletti a publié un décret restreignant les libertés de réunion et de presse et a fait fermer deux médias d'opposition, Radio Globo et la chaîne 36 de télévision. Malgré l'annonce de l'abrogation de ce décret le 6 octobre, Reporters sans frontières estimait le 13 octobre que la liberté de la presse n'était toujours pas assurée.

Et comment Libé a-t-il traité cette information ? En concédant, le 29 septembre, que l'administration Micheletti avait "haussé le ton en fermant Radio Globo, l'un des derniers médias opposés à son gouvernement". On aura connu le journal plus chatouilleux sur la liberté de la presse. D'ailleurs, son site internet s'embarrasse moins de précautions, puisqu'il dénonçait dès le 28 septembre le "parfum de dictature" flottant sur le pays. Et lorsque le journal s'interroge sur "le double jeu des Américains", qui "ne manquaient pas de mobiles" pour appuyer le coup d'Etat, il ne le fait pas non plus sur papier, mais uniquement sur son site internet.



NB : ajout de la dernière phrase le 15 octobre. Par Dan Israel le 14/10/2009