Il se trouve qu’une des 3 usines Arnecom dont il est question, a été installée dans des locaux industriels que je connais bien, puisque j’y travaillais en 1989-1990. A cette époque, les dernières années de la révolution sandiniste, ces locaux étaient connus comme “la Fundidora” (La fonderie). Il y avait là un projet industriel qui regroupait un atelier de fabrication de pièces détachées (tournage, fraisage, traitements thermiques....) et la construction d’une aciérie (fours à arc électriques d’URSS + des conseillers techniques cubains et bulgares, ainsi que quelques conseillers du CIM (dont j’étais) et des Suédois).

Avec le recul, je dois admettre que ce projet n’avait que très peu de chances d’aboutir, car l’état nicaraguayen, alors dirigé par les sandinistes, n’avait pas les moyens de faire les investissements nécessaires. En particulier, la ligne électrique nécessaire à l’alimentation des fours à arc, n’a jamais vu le jour. Avant même la perte des élections en février 1990, le projet de fonderie à Leon était rentré en sommeil et des licenciements avaient du être faits. Seuls, les ateliers d’usinage et de traitements thermiques vivotaient car le blocus américain empêchait l’importation des pièces détachées et nous en faisions des copies plus ou moins bien réussies.

Aujourd’hui, avec 20 ans de recul, ce projet industriel me semble être un exemple des projets porteurs d’espoirs comme il y en avait plein du temps du sandinisme, mais malheureusement c’est aussi l’exemple d’un projet tué par son absence de réalisme (mauvaise estimation des besoins en investissements, en énergie électrique, en compétence, du contexte international). Bref, le projet de fonderie a été abandonné, mais les locaux sont restés. Il sont à présent utilisés par la société ARNECOM et font partie de la zone franche de Leon. Arnecom emploie plus de 4 000 personnes autour de Leon .

A la lecture de l’article, j’ai eu le sentiment que sur les ruines de notre projet trop naïf, venait de pousser des activités d’un cynisme incroyable. Cette usine construite du temps du sandinisme est aujourd’hui devenue un petit fief de l’économie mondialisée, globalisée. Dans cette usine, une entreprise japonaise, en association avec des Méxicains tire le maximum de profit de la main d’oeuvre Nicaraguayenne car elle est une des plus mal payées de tout le continent américain. Tout ça, afin de fournir l’industrie automobile japonaise et nord-américaine en faisceaux électriques pas chers “low cost”.

Entre la naïveté de notre rêve et cette exploitation cynique, cet article montre qu’une réalité plus juste a toujours besoin d’être batie. Philippe

Arnecom est une “joint-venture” entre la compagnie japonaise Yazaki et le consortium industriel mexicain Xignux . Yazaki compte 90 000 employés avec des implantations dans plus de 30 pays. La société Yazaki se présente elle-même comme un leader mondial dans la conception et la fabrication de systèmes de distribution électrique pour véhicules à moteur.

Au Mexique, Arnecom compte 10 000 ouvriers automobiles. Arnecom Nicaragua produit des faiseaux électriques pour Toyota, Nissan et Ford.

Un examen des documents publiés par les douanes américaines, compilés par le “Journal of Commerce dans la base de données PIERS”, montre que pour le seul mois de Novembre 2004, Arnecom Nicaragua a effectué 53 envois maritimes vers les Etats Unis, de faiseaux pour une valeur de $8.62 million. Les envois avaient pour destination :

  • Yazaki North America, Inc.
  • Lanter Corporation
  • 14 Gateway Commerce Center Drive
  • Granite City, Illinois 62040

Arnecom Nicaragua est exonérée de toutes taxes. Arnecom commença ses opérations en janvier 2003 et possède 3 usines, Usines I et III à Leon et l’usine II à environ 40km dans la ville El Viejo. Au total, il y a plus de 4 800 ouvriers. Il existe un projet de 4° usine . La majorité des ouvriers d’Arnecom sont très jeunes, entre 18 et 25 ans avec une moyenne de 20 ans. 70% des ouvriers sont des femmes Avant son ouverture, Arnecom informa que les ouvriers toucherait environ 50$ par semaine. Une fois au travail, ils touchèrent un salaire de base de 37 centimes par heure, soit 18.72$ par semaine. Ceci était bien en dessous d’un salaire de subsistance, encore empiré par le fait qu’aucune augmentation de salaire ne fût donnée en 2003 et 2004, alors que l’inflation était de 14%/an Début février 2005, un mouvement ouvrier spontané est apparu à Leon et à El Viejo pour réclamer de meilleures conditions salariales et de travail La direction d’Arnecom répondit par une augmentation de 3% et mis en place un syndicat “maison” Les ouvriers ont été invités à rejoindre le syndicat maison sous peine de licenciement.

Conditions de travail abusives chez Arnecom :

  • Tests de grossesse: Après 2 mois de période d’essais, toutes les femmes doivent passer un test de grossesse. Elles perdent leur emploi en cas de résultat positif
  • Obligation de défiler nu : Pour obtenir un emploi, tous les employés, hommes et femmes, doivent défiler nus devant les “managers” qui vérifient qu’ils sont aptes sans traces d’opérations
  • Autorisation pour aller aux toilettes: Aucun(e) ouvrier(e) ne peut quitter la ligne de production pour aller aux toilettes, il doit demander et attendre d’être remplacé pour pouvoir y aller
  • Chaleur excessive : Les ouvriers disent que l’usine est très chaude, ils suent toute la journée. Quelquefois, l’encadrement éteint certaines lumières pour tenter d’abaisser la température, mais ceci augmente la fatigue visuelle.
  • Avetissements et mises à pied pour s’être assis : La majorité des ouvriers est debout toute la journée et n’a pas le droit de s’asseoir. Si un(e) ouvrier(e) tente de s’asseoir, il reçoit un avertissement verbal. Les avertissements verbaux sont suivis d’avertissements écrits. 2 avertissements écrits conduisent à une mise à pied de 2 jours ou plus sans soldes
  • Pression constante pour atteindre les objectifs de production : Les employés sont sous pression pour atteindre les objectifs de production. Par exemple, une jeune femme doit produire 1 000 pièces/jour, connectant des circuits à un terminal. Elle est assise sur un banc en bois sans dossier, appuyant sur un pédalier toute la journée. A la fin de son équipe, elle souffre du dos.
  • Exposition à des produits chimiques dangereux: Dans l’atelier de soudure, les ouvriers sont exposés aux vapeurs de “flux” qui est une solution caustique utilisée pour nettoyer les pièces métalliques afin de garantir la qualité de la brasure. Bien que les ouvriers aient des tabliers en cuir et des masques, on observe que les ouvriers maigrissent et soufrent de troubles nerveux
  • Puni pour arriver en retard: Un ouvrier qui arrive en retard, même une seule fois, perd sa prime d’assiduité. Si ceci lui arrive 3 fois, il est suspendu sans solde de 1 à 3 jours
  • Atmosphere de repression et de crainte, suppression du droit de s’organiser: La pluspart des travailleurs d’Arnecom ont peur. Peur d’être licenciés et inscrits sur une liste noire, si ils essayent de défendre leurs droits légaux à s’organiser en syndicat. De fait, le 29 Mai, les employés ont tenu une assemblée pour organiser un syndicat indépendant et élire des dirigeants. Le 31 mai, 3 des nouveaux dirigeants ont été licenciés puis réintégrés le 01 juin suite à une grève. Mais la situation reste tendue, la direction essayant d’imposer son syndicat

Horaires Arnecom opère, 24 heures sur 24, 6 jours/semaine, avec 3 équipes de 8 ½ heures

Equipe 1 6:00 à 14:35 Equipe 2 14:00 à 22:25 Equipe 3 22:00 à 6:00 L’équipe de nuit alterne tous les 15 jours. Au cours d’une équipe de 8½ heures, les ouvriers ont droit à 30minutes de pose déjeuner. D’après la loi Nicaraguayenne, ces 30 minutes devraient être payées, mais Arnecom ne le fait pas, les ouvriers perdent ainsi 3heures de paye chaque semaine

Des salaires en dessous du seuil de subsistance Avant le mouvement de février 2005, les employés d’Arnecom gagnaient 0.39$/heure, soit 18.73$/semaine Avec la prime d’assiduité, cela peut faire 0.44$/heure, soit 21.21$/semaine Ces salaires sont bien inférieurs au seuil de subsistance, ils ne couvrent qu’entre 52 et 65% des besoins de base d’une famille, sur la base des données du gouvernement nicaraguayen et aussi des organisations non gouvernementales.

Arnecom : Salaires brutes avant le mouvement de février 2005

Salaire de base Salaire avec prime d’assiduité Par heure 39 cents 44 cents Par jour de 8heures $3.12 $3.52 Par semaine de 48heures $18.72 $21.12 Par mois $81.34 $91.97 Par an $976 $1,101

Après déductions sociales, il reste 0.40$/heure, soit 19.2$/semaine ramenés à la maison. Le gouvernement nicaraguayen estime que les besoins de base pour une famille nécessitent 141$/mois. D’autres sources non gouvernementales estiment les besoins à 176.25$/mois. Arnecom avec 0,44$ brut/heure ne donne que 83,43$/mois, soit entre 47 et 59% des besoins de base

Arnecom :Salaires brutes après le mouvement de février 2005

Salaire de base Salaire avec prime d’assiduité
Par heure 41 cents 47 Cents
Par jour de 8heures $3.28 $3.76
Par semaine de 48heures $19.68 $22.56
Par mois $85.51 $98.03
Par an $1 026 $1 176

Dépenses hebdomadaires d’un employé

 Quelques exemples :

  • Frais de voyages pour aller au travail: 12 cordobas /jour, soit $4.38 par semaine
  • Location: 600 cordobas /mois soit $8.39 par semaine
  • Eau, Energie (gaz, électricité, eau): $10.60 / semaine
  • Nourriture pour une famille de 5 personnes: 375 à 700 cordobas soit $22.73à $42.42 /semaine

Même ces dépenses très limitées se montent entre $46.10 et $65.79/ semaine, ce qui représente le double de ce que les employés touchent. Voila pourquoi, certains travailleurs partent au travail sans manger pour nourrir leurs enfants.