L’EZLN accuse les autorités de maintenir une politique de guerre, une pression permanente d’usure qui consiste à les marginaliser dans la pauvreté et de les chasser des terres qu’ils ont récupérées en 1994. L’expérience zapatiste a plusieurs lectures. Beaucoup peuvent être individuelles, aucune ne couvre la complexité d’un mouvement indigène armé qui a réussi à installer dans le paysage politique un système d’autogouvernement qui englobe environ 1000 villages regroupés dans des municipalités autonomes. Ces zones sont régies par des systèmes de santé, d’éducation, de cultures agricoles autosuffisantes, de sécurité, de distribution de café, d’artisanat et de miel. Une bonne partie des familles choles, tzeltales, tojolabales ou tzotziles n’ont pas accès aux programmes de protection sociale gouvernementaux parce qu’elles ne répondent pas à tous les règlements dictés par les autorités, comme le paiement d’impôt sur les terres.

Une certaine presse urbaine et occidentale fait un bilan injuste de la révolution zapatiste. Elle désigne l’EZLN comme un mauvais gestionnaire de ses communautés, qui a impulsé une révolte et qui, après deux décades, est stérile. C’est une vue très étroite de ce vaste conflit. Le Chiapas est un modèle à petite échelle de la dévastatrice injustice du monde. Il faut vivre ou venir sur ces terres pour boire le froid et éprouver l’hostilité du climat, la difficulté pour rénover les cultures, et de découvrir l’existence, toujours profonde et digne des communautés mayas.

« Nous sommes en train d’apprendre à nous gouverner en accord avec nos formes de pensée et de vie. Nous essayons d’avancer, de nous améliorer et de devenir plus forts entre tous, hommes, femmes, jeunes, enfants, anciens. Comme il y a 20 ans, où nous disions : cela suffit » La commandante Hortensia a lu d’une voix ferme le communiqué du EZLN. Debout au centre de la scène, le visage couvert, la commandante a rappelé qu’il n’y a pas de marche arrière dans le processus de l’autonomie. « Nous existons et ici nous sommes. Il y a 20 ans, nous n’avions rien, aucun service de santé et d’éducation qui soit de notre peuple. Il n’existait aucun niveau d’autorité qui soit du peuple. Maintenant nous avons nos propres gouvernements autonomes. Que ce soit bien ou mal, mais c’est la volonté du peuple.(…) Nous essayons d’améliorer nos systèmes de santé, d’éducation et de gouvernement. Nous sommes conscients qu’il reste beaucoup à faire, mais nous savons que la lutte avancera. » Et là sont ces zones autogouvernées, perfectibles, dignes, menacées. « C’est une vraie guerre d’extermination. Il y a des dizaines de milliers de soldats qui occupent les terres qui nous appartiennent. Malgré tant d’agressions, nous avons appris à survivre et à résister de façon organisée. » ajoute la commandante.

Le Chiapas est une réinvention en mouvement venant directement de cette aube du 1ier janvier 1994 quand les Zapatistes ont occupé le Palais Municipal et qu’ils l’ont vidé. Sur le balcon de la mairie apparut le commandant Felipe, un tzotzil qui a lu, le visage découvert, le premier communiqué du EZLN, la fameuse déclaration de la Forêt Lacandone. Les paroles délivrèrent un nouvel accent. Elles ont apporté de l’air pur aux discours révolutionnaires usés. Les Zapatistes exigèrent quelque chose de différent. « Tout pour tous, rien pour nous ». Ils ne parlèrent pas au nom de Marx ou du pur indigénisme. Ils étaient à leur façon incroyablement en avance, les premiers indignés de l’histoire moderne. Grâce à cela, leurs paroles nous ont tous englobés avec leur porte-voix comme étendard, le sous- commandant Marcos, le seul métisse, à ce moment qui s’était joint aux indigènes. La nuit du 31 décembre au 1ier janvier a pris de surprise le président mexicain Carlos Salinas de Gortari. Il était en train de fêter l’entrée en vigueur du Traité de libre commerce avec l’Amérique du Nord. Le ministre de la Défense l’avisa qu’un groupe armé avait pris San Cristobal de las Casas et d’autres localités du Chiapas. Salinas a envoyé l’armée.Les combats ont duré près de deux semaines. Après une centaine de morts et sous la pression de son socio, l’ex-président Bill Clinton, il décrète un cessez-le-feu avec une offre de pardon. Le sous-commandant Marcos répondit dans une mémorable déclaration :

« De quoi devons-nous demander pardon ? De quoi vont-ils nous pardonner ? De ne pas mourir de faim ? De ne pas nous taire dans notre misère ? De ne pas avoir accepté modestement la gigantesque charge historique de mépris et d’abandon ? De nous être soulevés en armes lorsque nous avons rencontré tous les autres chemins fermés ? De ne pas avoir respecté le code pénal du Chiapas, le plus absurde et répressif de tous les temps ? D’avoir démontré au reste du pays et du monde entier que la dignité humaine vit encore et qu ‘elle est dans les habitants les plus appauvris ? De nous être bien préparés et en conscience ? D’avoir amené des fusils au combat à la place des arcs et des flèches ? D’avoir appris à nous battre avant de le faire ? D’être tous Mexicains ? D’être en majorité des indigènes ? D’appeler le peuple mexicain tout entier à lutter sous toutes les formes possibles pour ce qui lui appartient ? De lutter pour la liberté, la démocratie et la justice ? De ne pas imiter les guérillas antérieures ? De ne pas nous rendre ? De ne pas nous vendre ? De ne pas nous trahir ?

Le message zapatiste a parcouru le monde entier. On respire tout cela dans l’humidité brumeuse de Oventic, loin, très loin des analyses des intellectuels urbains qui ne se montrent pas dans ces hauteurs, même pas enveloppés dans des couvertures, très loin des statistiques et des chiffres qui veulent faire croire à un échec. La résistance est toujours coûteuse. L’EZLN et les indigènes paient le tribut de l’autonomie qu’ils cherchent à sceller. Il y a des erreurs et il y en aura toujours.

« Nous, les Zapatistes devons travailler et nous organiser mieux. Maintenant il ne s’agit pas seulement de résister mais d’organiser la résistance à tous les niveaux. Ils pensent qu’avec leur stratégie, ils vont enfoncer la stratégie, mais ils se trompent. » Ici, nous sommes et ici nous continuons » rappelle la commandante Hortensia.

Et ici, nous sommes dans cette modeste et grandiose fête de minuit. Froide et intime. La Nouvelle Année dévêtit l’antérieure. De nouveaux brouillards viendront. Mais cette voix authentique, ces visages et ces mains, marqués par la dignité et le travail, sont déjà un tissage de plus du patrimoine de la rébellion politique de l’humanité.