Entre les excès que sont l’attitude caritative conduisant à une politique libérale fondée d’un côté et de l’autre l’attitude idéaliste naïve, manipulatrice ou instrumentalisée aboutissant à une politique décroissante libérale, il existe une troisième voie. Cette dernière peut être qualifiée de mouvement pour la justice environnementale ou d’écologie de la pauvreté ou encore d’écologie de la sobriété heureuse (du buen vivir). Cette nouvelle voie regroupe certains membres d’anciens groupes : le courant écologiste, le mouvement égalitariste pour la justice sociale, celui de la simplicité volontaire, la culture des pauvres, la culture populaire et traditionnelle…..

La pauvreté conviviale et volontaire fait la promotion de la frugalité heureuse, d’un mode de vie simple et de bon sens, c’est-à-dire de ce qui est nécessaire et suffisant pour bien vivre. A la différence de la misère, la pauvreté volontaire « se base sur un choix délibéré » et « la quête d’une richesse plus libératrice de toute dépendance matérielle superflue. Elle exclut les plaisirs qui dégradent la relation personnelle »  aux autres et à soi même…..

La satisfaction des besoins psychologiques est une des conditions du bien vivre. Parallèlement, aux besoins essentiels physiologiques et au besoin de puissance sur soi-même, il existe d’autres besoins psychiques essentiels à la « vie bonne », tel qu’en parle en particulier le philosophe Paul Ricœur. La « sobriété heureuse » telle que la formule Pierre Rabhi vise à retrouver une harmonie intérieure et extérieure, psychique et écologique. Elle vise aussi à développer les qualités psychologiques de l’être humain (se détacher du besoin de posséder, de consommer, du pouvoir, de s’oublier dans l’activisme…). Qualités qui sont nécessaires d’acquérir, afin de pouvoir réellement mettre en œuvre cette autolimitation, en vue d’un partage équitable des ressources entre tous les êtres vivants.

Selon le psychologue Maslow, les cinq besoins fondamentaux principaux sont les besoins physiologiques, le besoin de sécurité, les besoins d’appartenance, le besoin d’estime de soi et d’accomplissement de soi . …

La pauvreté conviviale et la sobriété heureuse supposent donc la satisfaction de ses besoins physiques, matériels et psychologiques. Satisfaire les 5 besoins fondamentaux psychologiques suppose de parvenir à prendre conscience des peurs subconscientes engendrées par leur non-satisfaction, puis de parvenir à s’en détacher psychiquement. Ces 5 peurs sont reliées aux 5 besoins psychiques fondamentaux : la peur de la mort au besoin de vivre, la peur d’être faible au besoin d’être fort, la peur de ne pas être aimé au besoin d’aimer, la peur de ne pas se réaliser au besoin de réalisation de soi même par la création, la peur de ne pas comprendre et donc ne pas maîtriser son environnement au besoin de compréhension du monde. Se détacher de ces peurs suppose non seulement un travail intérieur (psychologique, méditatif, contemplatif, etc.), mais aussi une analyse critique des valeurs de la société, qui soit de nature sociologique et philosophique. La marchandisation capitaliste et le matérialisme nous poussent à nous créer des besoins artificiels et renforcent la dimension névrotique des besoins non essentiels. Les besoins et les peurs névrotiques principaux sont en nombre relativement limité, mais leurs combinaisons et leur pondération sont quasiment illimitées.

LA SIMPLICITE VOLONTAIRE CONTRE LA SIMPLICITE SUBIE

La simplicité volontaire désigne des personnes ayant choisi de vivre volontairement avec peu de ressources, afin de se simplifier la vie et d’accroître leur bonheur de vie, une « vie bonne » grâce au détachement des besoins non essentiels. C’est « un courant social, un art de vivre ou une philosophie de vie qui privilégie la richesse intérieure par opposition à la richesse matérielle manifestée par l’abondance de la consommation ». Pierre Rabhi, un des principaux leaders du mouvement de la décroissance, la dénomme aussi « sobriété heureuse ». leur pauvreté pourrait alors trouver un remède ». Les plus riches peuvent donc apprendre des plus pauvres, contrairement à ce que la majorité pense souvent, puis le processus peut s’inverser…... …

LE « BIEN VIVRE » COMME PROJET DE VIE ET IDEOLOGIE

La pensée chrétienne prône depuis son origine le détachement matériel. Aux origines de ces concepts de simplicité, on retrouve l’héritage de la sagesse antique, puis les idées de Saint François d’Assise, que l’on peut considérer comme un des premiers « écologistes ». Il a fait du vœu de pauvreté un des principes des franciscains notamment. La pensée chrétienne prône depuis son origine le détachement matériel.

Le « Buen vivir » et le « sumak kawsay » proviennent de la culture amérindienne. Le « Buen vivir » est un concept qui est une traduction métisse des mots Sumak Kawsay venant des différentes cultures indigènes, surtout andines. Nés dans les pays d’Amérique du Sud, le « Buen vivir » ou « Sumak Kawsay » sont des mouvements qui sont issus d’une longue recherche d’alternatives de vie dans des luttes populaires, notamment indigènes incluant souvent une approche spirituelle. Le « Buen Vivir » est un concept plus qu’un mouvement. Il est d’abord porté par les mouvements indigènes et écologistes en Équateur, ainsi que d’autres organisations sociales. Il a été repris par le gouvernement de Rafael Correa, économiste et président de l’Équateur, pour rebaptiser le plan de développement du pays, le « Plan national pour le Buen Vivir ». On retrouve ce concept de Buen Vivir en Bolivie avec le Sumak Qamaña sur lequel s’appuie Evo Morales, leader syndical bolivien du mouvement vers le socialisme, le président du pays d’origine et de culture indigène.

David Choquehuanca, le ministre des Affaires Étrangères de Bolivie, résume ainsi « le buen vivir » : « recommencer à être ce que nous avons été ». L’article 8 de la Constitution établit que : « l’État assume et promeut comme étant les principes éthico-moraux de la société plurielle ». Le bien vivre c’est accorder la priorité à la vie, c’est savoir se nourrir, savoir combiner la nourriture adaptée aux saisons, c’est accepter les différences, c’est savoir danser, c’est savoir travailler, mais ce n’est pas “vivre mieux” au plan quantitatif comme dans le cadre du paradigme productiviste.

En France, Paul Ariès, le rédacteur en chef du magazine les Zindignés et l’auteur du livre « le Socialisme Gourmand, le Bien vivre : un nouveau projet politique » réintroduit la culture populaire comme soutien aux mouvements écologistes. Il considère qu’ancrer « dans les racines des civilisations, le projet du bien vivre est aujourd’hui au coeur du débat (…). Indispensable pour reprendre pied, pour permettre (…) aux milieux populaires de se retrouver (…), afin d’assurer la visibilité d’autres façons de vivre avec comme dessein de vivre mieux »….

LA SOBRIETE HEUREUSE : UNE REVOLUTION CULTURELLE

La « décolonisation de notre imaginaire » est le premier pas vers l’objection de croissance. Voilà ce qu’explique Serge Latouche et cela suppose un véritable changement de paradigme. François Houtard, dans une allocution à l’assemblée générale des Nations Unies, le 30 octobre 2008, proposait d’une part de remplacer la valeur d’échange par la valeur d’usage, afin de permettre de créer des biens communs et non plus seulement des biens marchands. D’autre part, il suggérait de s’appuyer sur l’interculturalité, afin de parvenir à changer nos systèmes de valeurs respectifs.

En effet, l’obstacle le plus fondamental, pour dépasser le capitalisme consiste à parvenir à dépasser nos modèles de représentation du monde qui nous semblent naturels et éternels, alors qu’ils ne sont que le résultat d’une culture donnée à une époque donnée. Actuellement, il s’agit de l’idéologie hégémonique capitaliste néolibérale (Gramsci), qui est devenue une pensée unique et la fin de l’histoire pour certains, tel Fukuyama…. Une vision du monde fondée sur la reliance est la condition d’une société harmonieuse. Avec la croissance démographique et la division du travail liée à la spécialisation à outrance les sociétés modernes s’éloignent du modèle de la société organique. Dans cette dernière le savoir et les personnes restent reliés entre elles, comme les organes d’un corps. C’est l’approche organique du monde selon Malinowski. Ainsi, dans les sociétés traditionnelles, le guérisseur, l’homme médecine, le chamane articule les fonctions de « gardien » de la santé physique, mais aussi psychique et sociale des membres de sa communauté. Chez les Kogis, un peuple premier de Colombie, lorsqu’une personne commet des actes répréhensibles, l’ensemble du village se réunit pour résoudre ce problème. Ils considèrent qu’il s’agit d’un symptôme d’un dysfonctionnement collectif et non pas seulement une déviance individuelle. Dans cette conception holistique les membres de la communauté sont considérés comme un tout, c’est-à-dire que chacun est relié aux autres de manière interdépendante. Une déviance individuelle résulte donc d’un déséquilibre collectif …

. « L’art de vivre est un art de navigation difficile entre raison et passion, folie et sagesse, prose et poésie (…) Vivre de prose n’est que survivre, vivre, c’est vivre poétiquement », souligne Edgar Morin.

… L’approche multiculturelle interdisciplinaire peut parvenir à réunir les sociétés et les sciences, afin d’éviter le naufrage de la société occidentale moderne dite civilisée et de parvenir au moins à « une vie bonne » en harmonie. Or, le philosophe et littéraire, Paul Valéry a écrit : « on reconnaît la grandeur d’une civilisation à la façon dont elle traite ses minorités », c’est-à-dire les plus faibles.

La culture de la croissance infinie, de la vitesse extérieure s’oppose à la culture de la lenteur et de la simplicité intérieure. …

Travaillez moins, pour gagner moins, consommer moins et surtout vivre mieux, tels sont les principes de l’écologie de la pauvreté. Le film de Pierre Carles, « Attention, danger travail » qui a fait polémique, défend aussi cette philosophie. Il a filmé des chômeurs qui se plaignaient au début d’être exclus de la vie active et de ne plus avoir de salaires pour vivre. Quelques temps après, ils avaient réussi à s’adapter et parvenaient à vivre avec le revenu minimum d’insertion. Puis ils ont pris goût à vivre tranquillement, sans la contrainte d’un travail aliénant et refusèrent alors de chercher un emploi. Ils affirmaient ainsi en quelque sorte, « la société capitaliste nous a jeté, à présent nous ne voulons plus nous y soumettre ! ».

Dans une perspective productiviste capitaliste ou socialiste étatique, l’injonction consiste à « travailler plus », plus vite, plus efficacement, recherche de la productivité maximum, pour « gagner plus ». Dans le cadre de l’écologie sociale radicale, les personnes entendent partager le travail, pour que tous y aient droit. Ils tentent de travailler moins pour accroître le temps pour soi et pour autrui. Ivan Illich estime qu’il faut parfois savoir « dire non » pour bien vivre dans cette société. Les travailleurs-consommateurs « ne sont même pas capables d’imaginer qu’ils pourraient se soustraire à leur condition de passager, c’est-à-dire jouir de la liberté de l’homme moderne, dans un monde moderne, de se mouvoir par lui-même ».

Les membres des classes aisées exercent généralement des métiers intellectuels et dévalorisent le travail manuel exercés par une large part des classes populaires. Or, Gandhi valorisait au contraire le travail manuel, comme il l’a écrit dans sa publication mensuelle « Navajivan » : « le rouet est la plus importante de mes activités ». Les membres des mouvements alternatifs et écologistes qui se ressourcent auprès des cultures populaires valorisent aussi le travail manuel, car il favorise une vie simple et humble. Il recentre la conscience dans le corps et finalement diminue la tension nerveuse des excès de l’intellect. Mais c’est aussi simplement le moyen de gagner sa vie.

L’approche fondée sur les besoins essentiels et les technologies appropriées (autonomie et identité culturelle) ne doit pas aboutir à un système à deux vitesses. ….

La stratégie des besoins essentiels suppose donc un changement des valeurs et des lois sur lesquelles de notre économie marchande capitaliste. …

. CONCLUSION

Les personnes des classes populaires qui parviennent à « bien vivre » sont celles qui disposent d’un capital culturel et/ou social suffisant ou adapté, malgré la pression idéologique de la société de consommation. Elles développent ainsi des modes de vie fondés sur la « sobriété heureuse ». Elles sont ainsi des exemples pour les plus riches. Ces cultures populaires, les cultures des pauvres et les cultures traditionnelles ne devraient donc pas être considérées comme des sous cultures et être sujet à l’opprobre par les élites. Elles devraient plutôt être replacées au même rang que les cultures dominantes en étant respectées à leur juste valeur, c’est-à-dire comme des cultures différentes, mais de niveau égal, voire supérieur, sur certains points. La perspective n’est donc plus seulement relativiste, mais aussi égalitariste. Les classes disposant de capitaux culturels et économiques élevés, qui en prennent conscience, tels les bourgeois-bohèmes commencent à copier certains modes de vie des classes populaires, même s’ils restent parfois une incohérence entre leurs valeurs, leurs discours et leurs pratiques. À la différence des « bohèmes » ou des « pauvres heureux » qui parviennent à vivre une véritable sobriété heureuse et donc disposent d’une empreinte écologique plus soutenable. Les changements de comportements des « minorités actives » peuvent contribuer à transformer les valeurs de la société en changeant les modes de vie et de consommation des classes dominantes. Cela aura des répercussions sur les autres classes sociales, qui cherchent généralement à les imiter.

La sobriété n’est pas toujours heureuse et elle est généralement contrainte dans les classes pauvres ou populaires. Pourtant, lorsque la simplicité devient volontaire, elle peut devenir un mode de vie vertueux au plan psychologique, social et écologique. De plus, cela peut aider les cultures traditionnelles, les classes populaires et les plus pauvres à retrouver une fierté liée à leurs pratiques et leurs valeurs et leurs savoirs faire traditionnels. Car lorsqu’ils les méprisent, ils se considèrent alors comme des classes dominées ou en retard de développement. Ce qui conduite alors les individus des classes populaires à chercher à imiter les classes les plus riches qui cherchent à réussir leur vie par la quête matérialiste. Or, sans une identité culturelle forte (et non un nationalisme guerrier), sans la satisfaction des besoins essentiels et sans une certaine autonomie économique, il ne peut y avoir un développement social, économique et écologique pérenne.

Une attitude est fondée sur des valeurs qui lorsqu’elle est systématisée et généralisée devient une politique. Il y a donc un équilibre à trouver entre deux attitudes excessives vis-à-vis de la pauvreté, qui deviennent deux types d’orientations politiques libérales. Il y a d’un côté l’attitude caritative classique consistant assimiler la pauvreté et la sobriété heureuse, à la seule misère matérielle et psychologique, tout en stigmatisant les pauvres. Soit en les plaignant pour leur mode de vie, c’est l’attitude plus ou moins caritative. Soit en considérant qu’ils sont responsables de cette misère et donc qu’ils la méritent. C’est la politique capitaliste libérale.

L’attitude excessive opposée est l’attitude idéaliste naïve. Elle consiste à magnifier la pauvreté en imaginant qu’elle favoriserait systématiquement un mode de vie fondée sur la sobriété heureuse. Or, elle est souvent synonyme de misère, c’est-à-dire de non-satisfaction des besoins vitaux essentiels physiques, matériels et sociaux, de même que de frustrations psychologiques. L’attitude idéaliste naïve peut conduire volontairement ou non, à la politique décroissante libérale. Elle consiste à prôner une décroissance pour les pauvres, dans le but qu’ils ponctionnent le moins possible les ressources non renouvelables, afin que les plus riches puissent continuer le plus longtemps possible, à croître, à consommer et faire bombance. Ce qui aboutit à une société à deux vitesses au plan social, économique et écologique, dans laquelle les plus pauvres ne pourraient satisfaire que leurs besoins essentiels et cela à l’infini, sans résorber l’écart avec les plus riches. C’est une injustice au plan de l’égalité économique, mais aussi écologique, car les ressources non renouvelables sont limitées à terme. Entre les excès que sont l’attitude caritative conduisant à une politique libérale fondée d’un côté et de l’autre l’attitude idéaliste naïve, manipulatrice ou instrumentalisée aboutissant à une politique décroissante libérale, il existe une troisième voie, celle de la politique sociale de la sobriété heureuse ou de l’écologie de la pauvreté. Il s’agit donc d’une attitude fondée sur les valeurs de la simplicité volontaire incluant une politique de redistribution des richesses et de justice environnementale. Cette dernière consistant à créer des lois permettant une préservation de l’environnement sans pénaliser prioritairement les plus pauvres. Cela consiste à privilégier par exemple des systèmes de quotas égaux de droit à consommer, à polluer par individu, plutôt que des écotaxes exerçant une pression plus forte sur les personnes les plus pauvres économiquement.